Au printemps, les pruniers fleurissent avant les cerisiers. Les pêchers prennent leur temps. Les abricotiers aussi. Aucun ne se presse. Aucun ne s’excuse. Chacun suit son rythme, sa saison, sa nature. Le mot japonais Oubaitori raconte cela : l’idée que nous n’avons pas à nous comparer pour exister. Dans les trajectoires professionnelles et personnelles, cette sagesse simple est souvent oubliée. Elle devient pourtant essentielle lorsque le doute s’installe, lorsque l’on regarde la réussite des autres comme un étalon, ou lorsque l’on se sent « en retard » sur sa propre vie.
Quand la comparaison devient un piège silencieux
La comparaison commence tôt. À l’école. Puis dans les études. Ensuite dans le travail.
Qui avance plus vite ? Qui gagne plus ? Qui change de poste ? Qui ose ?
Claire, 38 ans, cadre dans une entreprise nantaise, est venue me voir avec une phrase qui revenait sans cesse : « J’aurais dû en être plus loin. » Autour d’elle, des collègues évoluaient. Certains lançaient leur activité. D’autres prenaient la parole en public avec aisance. Elle, pourtant compétente et reconnue, se sentait en décalage.
Ce n’était pas un manque de talent.
C’était une comparaison constante.
Comparer donne l’illusion de se situer. En réalité, cela déforme la perception. On observe la vitrine des autres, rarement leurs doutes. On mesure notre intérieur à leur extérieur. Et le résultat est presque toujours injuste.
Sur le plan psychologique, la comparaison active deux mécanismes puissants :
La dévalorisation : « Je ne suis pas assez. »
La pression temporelle : « Je dois accélérer. »
Ces pensées fatiguent. Elles créent une tension chronique. Elles éloignent de ce qui nous correspond vraiment.
Oubaitori : reconnaître sa saison
Oubaitori ne signifie pas renoncer à progresser.
Il signifie reconnaître que chaque trajectoire a son rythme.
Marc, 45 ans, envisageait une reconversion après vingt ans dans la même entreprise. Il regardait des profils plus jeunes qui avaient déjà « osé ». Cela le paralysait. Il pensait avoir manqué le bon moment.
En travaillant ensemble, une évidence est apparue : son parcours long n’était pas un retard. C’était une richesse. Son expérience, ses erreurs, ses succès formaient un socle solide. Il n’était pas en retard. Il était en maturation.
Comme le kintsugi, cet art de réparer les céramiques brisées avec de l’or, nos fêlures racontent une histoire. Elles ne sont pas des défauts à cacher. Elles deviennent des lignes de force lorsqu’on les assume.
Reconnaître sa saison, c’est accepter que certaines périodes soient consacrées à apprendre. D’autres à consolider. D’autres encore à transformer.
Il n’y a pas de calendrier universel.
Les signaux qui montrent que vous vous comparez trop
La comparaison ne se voit pas toujours. Elle s’infiltre.
Voici quelques indicateurs fréquents :
Vous minimisez vos réussites.
Vous hésitez à parler de vos projets, par peur qu’ils paraissent modestes.
Vous ressentez une pointe d’amertume face à la réussite d’un pair.
Vous changez de direction non par désir, mais pour « suivre le mouvement ».
Ces signaux ne sont pas des fautes. Ils sont des alertes.
Dans l’accompagnement, je constate souvent que derrière la comparaison se cache un besoin profond : être reconnu. Être légitime. Se sentir à sa place.
Oubaitori invite à déplacer la question.
Non plus « Où en sont les autres ? »
Mais « Qu’est-ce qui est juste pour moi, maintenant ? »
Passer du constat à la conscience
Prendre conscience est déjà un tournant.
Sophie, 29 ans, redoutait les prises de parole en réunion. Elle comparait son aisance à celle d’un collègue charismatique. Résultat : elle se taisait. En explorant son histoire, elle a compris que sa force n’était pas l’éloquence spectaculaire, mais la précision et la profondeur d’analyse.
Le problème n’était pas son style.
C’était l’étalon choisi.
Changer d’étalon transforme la perception. On ne cherche plus à devenir une copie. On affine ce qui nous rend singulier.
Un exercice simple :
Pendant une semaine, notez chaque soir une action dont vous êtes fier. Pas spectaculaire. Juste sincère. Une décision posée. Une conversation courageuse. Un pas, même discret.
Cet entraînement rééduque le regard.
Des outils concrets pour sortir de la comparaison
1. Clarifier ses propres critères
Prenez un temps pour définir ce que signifie « réussir » pour vous.
Pas pour la société. Pas pour votre entourage. Pour vous.
Est-ce l’autonomie ?
L’impact ?
L’équilibre ?
La créativité ?
Écrire noir sur blanc vos critères personnels réduit l’influence des modèles extérieurs.
2. Identifier ses forces réelles
Demandez à trois personnes de confiance :
« Selon toi, quelles sont mes qualités professionnelles majeures ? »
Les réponses surprennent souvent. Elles révèlent des forces que l’on banalise.
3. Honorer ses fêlures
Au lieu de cacher une difficulté passée, interrogez-la.
Qu’a-t-elle développé en vous ?
Un échec peut avoir renforcé votre capacité d’écoute.
Une période de fatigue peut avoir affiné votre sens des limites.
Une reconversion avortée peut avoir clarifié vos aspirations.
Comme le kintsugi, ce ne sont pas les fissures qui fragilisent l’objet. C’est le refus de les voir.
4. Réduire l’exposition comparative
Les réseaux sociaux amplifient la comparaison.
Limiter le temps d’exposition, choisir ses sources d’inspiration avec discernement, change profondément l’état intérieur.
Il ne s’agit pas de se couper du monde.
Il s’agit de choisir ce qui nourrit, pas ce qui érode.
Du doute au rebond
Oubaitori n’est pas un concept abstrait.
C’est un repositionnement intérieur.
Lorsque Claire a cessé de mesurer son parcours à celui des autres, une question est apparue : « Qu’est-ce que j’ai envie d’explorer maintenant ? » Cette question, simple, a ouvert un espace. Elle a suivi une formation courte, non pour rattraper qui que ce soit, mais par curiosité. L’énergie est revenue.
Le rebond ne vient pas d’une accélération.
Il vient d’un alignement.
Se comparer fige.
Se connaître libère.
Dans les accompagnements, je constate que la confiance ne naît pas d’une performance spectaculaire. Elle naît d’une cohérence retrouvée. D’un pas posé au bon rythme.
Chaque personne que je rencontre a une saison particulière. Certains sont en floraison. D’autres en germination. D’autres en transformation silencieuse. Toutes ces phases sont légitimes.
Accepter son rythme, sans renoncer à évoluer
Oubaitori ne signifie pas rester immobile.
Il invite à évoluer à partir de soi.
Il est possible d’être ambitieux sans être comparatif.
De progresser sans se presser.
De changer sans se trahir.
Lorsque vous sentez l’envie d’avancer, interrogez-la :
Est-ce une aspiration profonde ?
Ou une réaction à la trajectoire d’un autre ?
Cette nuance change tout.
Chaque parcours porte ses lignes dorées, visibles ou discrètes. Certaines sont issues de succès, d’autres de détours. Aucune n’est inutile. Oubaitori nous rappelle que nous ne sommes pas en compétition pour éclore. Nous sommes en chemin, chacun à notre rythme, avec nos saisons et nos forces singulières. Et vous, où en êtes-vous sur ce chemin ?



